L'éthéréenne légèreté des lettres - Légendes (NARRATIVA) ~ di Michel Sirvent - TeclaXXI

 

NARRATIVA

 

Michel Sirvent

 

L'éthéréenne légèreté des lettres

(Légendes)



                                           
G. Perec me semble être l'expert chef zélé

de ce cheptel de lettres enlevées

 

 

Esther entre en scène. En ces temps de Régence, c'est l'été. Vers l'est s'élève Séléné. Des fenêtres entre-fermées se déverse le vent tempéré entremêlé de relents de genêts délétères. De l'Estérel, elle ressent l'éphémère vesprée, le ferment de cette terre pérenne. Les herbes de blé se redressent. Ensemencés de pervenches et de trèfles, les prés se revêtent de cent reflets.

D'Este, pénétrée de ce tendre ensemble de rêve, Esther, fervente, guette de ce belvédère les éléments, ces sept cents plèthres de terre cernés de plessées. Vers les berges, des serpents verts effrénément se démènent. Les serpes tressent des gerbes. Pêle-mêle, bêches, herses, pelles fendent cette glèbe. Le fer, de préférence exercé, l’éventre. Vers les crêtes de grès dentelées, les fermes perchées s'étendent vertement. Des flèches d'espèces de trembles émergent de quelque trente mètres. Des hêtres resserrés encerclent des vergers. Des frênes élevés préservent le guéret. De cette mer vénérée, le sel rejeté enfle échevelés les mélèzes revêches. Le cédrèle entêté verse ses dentelles pennées vers les pentes desséchées. Entre ces repères crénelés, des cerces de sphères célestes se réverbèrent.

Présentement, s'enfle preste, sec et léger, le vent de septembre. Esther se sent en verve. Elle ne s'empêche d'espérer des ferments de sèves. Telle Déméter, mère et déesse, elle se rend vers le devers de cette terre préférée. Ses semelles de vent errent en le désert. Révérende, elle bêchevette les gerbes, tempère le cheptel écervelé de presque cent têtes. Pressées, vers les sentes en pente, des chevrettes zébrées se dépêchent. Elle entend les bêtes bêler, les cerfs réer, les merles becqueter, les crécerelles véner. Elle se perd en ses célestes pensées. De ce tertre préservé, de ce verger d'Eden, elle vénère le temple de Cérès. Les éléments, les événements trempent, tremblent de ce même effet d'ensemble. Elle rêve d'enlèvements, d'empêchements, d'enfermements, de dégénérescence et de régénérescences. Elle les pressent. Elle se repent de lestes légendes, d'excès de zèle et d'extrême réserve, de scènes de sexes, de décentrement, de décès de lettres.

Qu'est-ce que célèbre cette femme frêle et désespérée, cet être exhérédé, exempte d'échecs, d'excès de sens, excepté qu'elle ne cesse d'encenser le Même ? Elle décrète : « C’est l’essence de l’être que de sembler squelette et de se régénérer ». Elle égrène les préceptes d'Hegel censés gérer les événements : le réel révélé ! Le réel encensé, désenténébré ! Mettre en scène le renversement… Certes, le rêve déteste le réel et le réel déteste le rêve. Entre-temps, elle pense l'envers : même en rêve, le réel m'emmerde. En cet entremêlement, émerge le verbe : elle cerne d'emblée les exemples de référence, les préférences, les déférences envers l'être et le temps : persévérer en l'être règle le temps. C'est quelque déversement d'encre qu'elle se réserve secrètement. Telle l’enterrée véhémente, ses pensées se rebellent entre les excédents de préceptes et les effets de perte. Est-ce le déferlement de quelque verse d'été ? De quelque verset berbère ?

 

- Ménestrel, retenez ces termes ! Ce déférent Persée me semble être l'expert chef zélé des lettres percées ! Séquestrez-le !



Vers senestre, des évergètes encerclent le hère gêné. D'entrée, elle se presse vers l'exèdre, emmène l'éphèbe vexé, s'en éprend, l'héberge, le régente. Resté près des crédences, le Grec zen sert fervemment le thé, se penche, s’empêche, se redresse, célèbre en pensée les temps de ses pécheresses prêtresses. Entre-temps, Esther cherche des lèvres le tendre remède, le thé vert de menthe. Le verre versé s’ébrèche. Elle se blesse. Énervée, elle le jette. Le serf tremble. Clémente, elle gère les effets de stress. Elle n'est vengeresse, elle cherche l'entente.

Légèrement le vent relève ses vêtements de dentelle et de crêpe. Elle s'en déleste vertement. Elle se dévêt lentement, égrène ses gestes. De ses tempes, elle enlève d'entrée les gemmes de tendre sphène. Cèdent ses bretelles semées de perles de verre. Se met en Ève, révèle ventre, sexe, fente, fesse. Tresses et mèches se démêlent, ses dents se desserrent, ses lèvres se délectent. Elle se représente le verger d'Eden vers lequel expressément elle penche. Vers cette pente effrénée cette Ève ne ment. Elle se détend, se renverse lestement, s'étend vers le serf déférent très perplexe, le serre de très près, scelle l'entente. Le cerbère dressé s'enferre tellement qu'elle se perd écervelée, décérébrée en ses perverses pensées excentrées. Elle pressent le reste de ces séquences éphémères. Elle est ensemble cet enchevêtrement de déesse et de bête, terrestre en même temps qu'éthérée.


 *

Post-scriptum : Regénérescence

Sur les traces de Les Revenentes de Georges Perec

 


L'éthéréenne légèreté des lettres offre un échantillon d'un texte en constante évolution. Il procède d'une contrainte remise au goût du jour voici plus d'un demi-siècle. À l'instar des Revenentes[1], il s'agit d'un lipogramme monovocalique en E : écrire un texte en s'autorisant une seule voyelle, la plus fréquente de l'alphabet français, le « e », celle-là même proscrite de son célèbre roman lipogrammatique, La Disparition[2].  Véritable tour de force ce roman précédent, de plus de 300 pages, fit redécouvrir cet antique procédé littéraire qui, grâce à Perec, a fait l'objet d'une remarquable reviviscence[3]. L'écrivain le souligne dans la prière d'insérer : Les Revenentes est en quelque sorte le négatif de La Disparition. Avec celui-ci, dénommé lipogramme en E, le titre en affiche le principe : la contrainte oblige à raconter une histoire sans E, ce qui exclut tout mot qui comporte cette insigne voyelle. Avec Les Revenentes, la règle d'écriture s'inverse : composer un récit à partir d'une seule voyelle, celle précisément interdite dans le roman antérieur, d'où l'appellation distincte de lipogramme monovocalique. Dans le premier roman, la lettre « e » disparaît ; dans le second, elle revient. Entre les deux textes soumis à des contraintes inversées, se joue comme la fable scripturale de cet obscur drame du fatal retour du réprimé. 

Or cette exclusive élection qui érige en vedette une unique voyelle comporte deux faces. L'une ostentatoire est celle de sa manifestation ubiquitaire, de sa présence totalitaire : la conséquence est celle d'un envahissement pansyllabique. Aussi est-il est très improbable que le procédé passe inaperçu ; ce qui n'a pas été le cas, d'après certaines anecdotes, des premiers lecteurs de La Disparition. Certains, paraît-il, captivés par l'histoire qui ne manque de rebondissements, auraient omis de constater l'absence de la plus répandue des voyelles – du moins en français. L'autre différence est que toute exclusive élection entraîne une quadruple exclusion, autrement dit, une quadruple suppression vocalique. En effet, si le texte s'autorise seulement "les mots ne comportant que la voyelle « e »", cela revient à proscrire tous les mots qui incluent les voyelles « a », « i », « o » et « u » - un sort spécial étant réservé au « y » dans Les Revenentes. Bref, par comparaison avec La Disparition, le second est aussi un  lipogramme, oui mais puissance quatre[4].

MICHEL SIRVENT



[1] Paris, Julliard, 1972. Une nouvelle édition vient de paraître : https://www.fabula.org/actualites/133587/georges-perec-les-revenentes.html

[2] Paris, Denoël, 1969. En italien : La scomparsa, traduzione e postfazione di Piero Falchetta, Napoli, Guida, 1995.

[3] L'encyclopédique article "Histoire du lipogramme" rédigé par Perec à l'époque rappelle divers précédents; l'article figure justement dans la partie du volume titrée "Utilisation de structures déjà existantes", Oulipo, la littérature potentielle, Paris, Gallimard, coll. "Idées", 1973, p. 77-93.

[4] La difficulté particulière que pose la réalisation de la contrainte monovocalique peut donner lieu à certains assouplissements ; c'est le cas de Les Revenentes et, différemment, de notre texte : signalons la présence de la voyelle "u" tolérée dans certaines combinaisons ("gu" ou "qu"), inaudible en tant que telle, néanmoins licence qui enfreint la règle en vigueur. Nous reviendrons sur ces questions dans un prochain billet.

MICHEL SIRVENT

BIONOTA 

Professeur émérite (The University of North Texas), Michel SIRVENT est l'auteur de Jean Ricardou, de Tel Quel au Nouveau Roman textuel (Rodopi, 2001) et de Georges Perec ou Le dialogue des genres (Rodopi, 2007). Il a publié de nombreux articles (sur Poe, Flaubert, Mallarmé, Giono, Nabokov, Robbe-Grillet, Butor, M. Roche, Lahougue, le roman policier). Sa recherche actuelle porte sur le dispositif du "récit dans le récit" (Poétique no 197, Paris, éd. du Seuil, mai 2025).

Commenti