Populisme et fascisme - le débat italien (POLITOLOGIA) ~ di Xavier Tabet - TeclaXXI

 

POLITOLOGIA

 

Xavier Tabet

 

Populisme et fascisme, le débat italien


                                                                       logos 

 

L’Italie a été depuis une trentaine d’années un des laboratoires du populisme contemporain. On a même assisté pendant un temps, de juin 2018 à septembre 2019, à l’alliance gouvernementale inédite, appelée giallo-verde, de deux populismes de matrices très différentes, l’un de droite avec la Lega, l’autre de gauche avec le Movimento Cinque Stelle, dans une Italie devenue une sorte de « Silicon Valley du populisme ». En 2022, en siphonnant les votes de son allié la Lega, le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni est arrivé au pouvoir, cent ans après la Marche sur Rome. Or ce parti entretient avec le passé fasciste un rapport irrisolto, non résolu, selon l’expression d’un de ses principaux historiens[1].

Dans ce cadre, retracé à très grandes lignes, il n’est pas étonnant que, dans les dernières années, ait eu lieu en Italie un débat plutôt nourri sur les rapports entre le fascisme historique et le populisme contemporain.  La querelle sur le retour du fascisme s’articule souvent, parmi les historiens et les politistes italiens, autour des thèses exprimées par le sémiologue Umberto Eco dans une conférence donnée à l’Université Columbia, le 25 avril 1995, juste après la naissance du premier gouvernement Berlusconi[2]. Dans un court texte, qui a connu à l’origine quatre rééditions en un mois, et a été republié en 2018 sous le titre Il fascismo eterno, Umberto Eco décrit le fascisme comme un totalitarisme fuzzy, un collage de différentes idées politiques et philosophiques, souvent contradictoires. Si l’idéologie du fascisme italien fut, selon le sémiologue italien, filosoficamente scardinato, philosophiquement disparate, faite de bric et de broc, il existe pourtant, selon lui, un Ur-fascismo, un « fascisme éternel », articulé autour d’une série d’archétypes. De nos jours, certains d’entre eux seraient toujours caractéristiques d’un « populisme qualitatif », concevant le peuple comme une qualité, une entité monolithique soudée par son rejet des élites et des oligarchies. Parmi ces caractéristiques figurent également la peur de la différence et le racisme, l’obsession du complot, le mépris des faibles, ainsi que le machisme, pour ne citer que certains des traits de ce fascisme toujours vivant aujourd’hui, fût-ce sous des habits nouveaux.

À cette thèse se sont opposés des historiens importants du fascisme comme Emilio Gentile ou Alberto De Bernardi[3]. Critiquant la notion floue et élastique de fascisme générique et universel, Emilio Gentile s’emploie à le resituer dans son époque et dans ses nombreuses différences avec les populismes actuels. Ces derniers parent en général le peuple de toutes les vertus, là où le fascisme entendait régénérer un peuple présenté comme corrompu, nécessitant une révolution anthropologique profondément anti-individualiste. Leur origine ne se situe pas dans une guerre récente, comme ce fut le cas pour le fascisme historique, mais dans une crise actuelle de la démocratie. Dans une Europe en perte de puissance face à l’émergence de nouvelles puissances planétaires - une Europe démographiquement vieillissante, confrontée à une recomposition ethnoculturelle de sa population, et qui semble éprouver le sentiment d’un épuisement des mécanismes de la démocratie représentative -, la crise fait émerger avec brutalité les contradictions sociales du néolibéralisme, sur fond de division des gauches incapables d’élaborer une contre-narration convaincante face au nationalisme « illibéral ».  Elle produit une forme de panique identitaire, exploitée par les partis poussant à des formes d’antipolitique et à la redécouverte des identités nationales comme un antidote, et une protection, contre le monde extérieur. Devenus des formes de « banques du ressentiment », ces partis prospèrent sur la capitalisation des « passions tristes » et du manque de confiance dans l’avenir de notre « âge de la colère »[4].

Certes, le populisme se distingue aujourd’hui du fascisme, dont il fut pourtant historiquement une des composantes. Le fascisme a détruit la démocratie après s’être servi de ses instruments pour se renforcer. Il a été une idéologie de sortie de la démocratie, là où le populisme ne fait que pousser cette dernière à ses limites. Il la radicalise, au risque de la fragiliser, de l’éroder. Tout en étant un phénomène qui se situe toujours dans le cadre de la démocratie, il représente l’extrême limite de la démocratie constitutionnelle. Il n’en reste pas moins vrai qu’il existe des fils qui relient les populismes actuels aux fascismes historiques.  Le fascisme a voulu créer de nouvelles élites, voire un homme nouveau, alors que le populisme se caractérise au contraire par l’affirmation d’un anti-élitisme. Néanmoins les populismes ne sont pas seulement hostiles aux élites. Ils sont aussi fondamentalement anti-pluralistes. À travers les risques que le populisme fait courir à la démocratie par sa revendication constante à représenter lui seul le peuple véritable, le danger fasciste demeure à l’horizon. Le populisme a procédé, dans l’après-guerre, à une réélaboration du fascisme afin de l’adapter à l’époque démocratique, comme ce fut le cas en particulier dans l’Argentine de Perón. Aujourd’hui, comme le soutient Federico Finchelstein, les « aspirants fascistes », les wannabe fascists, risquent de ramener le phénomène populiste à certaines de ses origines fascistes, ne serait-ce qu’en remettant le racisme au centre de la politique[5].

Sur le plan répressif, le grand domaine dans lequel s’est manifesté en Italie le populisme pénal a ainsi été celui de la criminalisation de la migration. Le tour de force d’un certain populisme de droite et d’extrême droite - qui attribue à la justice une fonction politique, celle de sauvegarder l’identité nationale - a été d’imposer la problématisation de la question sociale dans les termes d’un clivage entre national et étranger, entre « eux » et « nous ». Les fascistes ont vu dans l’ennemi politique ce que certains voient aujourd’hui dans l’émigré, mais également dans l’islamiste : l’ennemi à haïr. Mais là où le fascisme criminalisait les dissidents qui quittaient le pays, aujourd’hui ce sont les migrants qui veulent y entrer qui sont criminalisés. Ainsi, dès 1998 a été instituée la détention administrative des migrants qui n’obtempèrent pas aux décisions d’expulsion.

En 2008 il y a eu l’instauration de la condition aggravante d’étranger irrégulier pour tous les délits, suivie en 2009, du délit d’entrée et de séjour illégal, c’est-à-dire la criminalisation de la condition même d’immigré clandestin. Celui-ci représente un ennemi tout à la fois interne et externe. Obéissant à une logique d’exclusion, la répression pénale ne concerne plus des individus identifiés sur la base des délits commis, mais des catégories entières de la population, sur la base de leur identification ethnique. Puis il y a eu la terrible loi Salvini, en 2019, qui confère au gouvernement le pouvoir d’interdire l’entrée et le transit des bateaux dans les eaux territoriales italiennes et de fermer les ports, en opposition aux conventions internationales. En 2023 il y a eu enfin ce que l’on a appelé le « décret ONG » qui vise à s’opposer aux sauvetages en mer, et crée de véritables délits de solidarité, à travers une forme de criminalisation des comportements moraux.  

   À travers la revendication de la violation ouverte des droits humains, au sommet même de l’Etat, ces lois tendent à produire de nouvelles subjectivités, de type identitaire, des identités excluantes. Elles risquent de produire un abaissement du sens moral dans la population, voire une fascisation du sens commun, un nouveau droit à la haine. Quant au chiffre de plus de 30000 migrants morts dans la Méditerranée au cours des dix dernières années, il montre de façon dramatique que le racisme reste à notre époque, comme le soutenait Foucault à propos des XIXème et XXème siècles, la condition de l’acceptation de la mise à mort des populations[6]. 

  S’il existe des continuités du fascisme avec le passé européen, certaines continuités avec le fascisme existent aussi bel et bien aujourd’hui. Elles existent à propos de l’obsession sécuritaire et de la création de toujours nouvelles figures de l’ennemi.  Elles existent à propos de l’importation de la logique guerrière dans le droit pénal, à une époque qui voit indéniablement se multiplier les figures de l’ennemi, du terroriste au migrant, du homeless au nomade et à « l’irrégulier.  Elles existent également à propos d’une inquiétante logique d’auteur dans le droit pénal, qui tend de plus en plus à discriminer certaines catégories de la population. Le pacte sécuritaire reste le vice caché des démocraties modernes, toujours instables et fragiles et pouvant glisser, sous la menace d’ennemis réels ou imaginaires, vers des formes autoritaires. L’équilibre entre la norme et l’exception, entre la liberté et la sécurité, reste de toute évidence précaire, soumis à toutes sortes de torsions amenant à dépasser l’état de droit et à remettre en question les droits fondamentaux.

 



[1] P. Ignazi, Il polo escluso. La fiamma che non si spegne. Da Almirante a Meloni, Bologne, Il Mulino, 2023.

[2] U. Eco, Il fascismo eterno, Milan, La nave di Teseo, 2018.

[3] A. De Bernardi, Fascismo e antifascismo. Storia, memoria e culture politiche, Rome, Donzelli, 2018; E. Gentile, Chi è fascista?, Bari, Laterza, 2019.

[4] F. Dubet, Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme, Paris, Éditions du Seuil, 2019 ; P. Mishra, L’âge de la colère. Une histoire du présent, Paris, Zulma, 2022.

[5] F. Finchelstein, The Wannabe Fascists. A guide to understanding the greatest threat to democracy, University of California Press, 2024.

[6] M. Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France (1975-1976), édition établie par M. Bertani et A. Fontana, Paris, Gallimard Seuil, 1997.

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Xavier Tabet

BIONOTA

Xavier Tabet est professeur au département d’études italiennes de l’Université Paris 8. Ses travaux portent sur les liens entre la littérature, la politique et le droit, en Italie, du XVIIIe au XXe siècle. Il a publié des ouvrages sur les interprétations et usages contemporains de Machiavelli, sur le mythe de Venise de l’ancien régime à nos jours, et sur le droit pénal de Beccaria à Lombroso.

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